Lettre à Albert Camus

 Cher Albert,

Aujourd’hui c’est ton anniversaire. Tu aurais eu 102 ans. Je voulais te féliciter et confesser au passage toute mon admiration envers toi. Cet accident de la route n’aurais jamais dû arriver. Comme toujours, ce sont les meilleurs qui partent les premiers. Je ne t’aurais probablement jamais connu mais pourtant, pour moi, tu n’es pas décédé. D’une façon ou d’une autre, tu es toujours présent. C’est presque comme si tu n’étais jamais parti.

On n’oublie jamais la première lecture de son livre préféré. Dans mon cas en l’occurrence, ce fut La Peste. J’avais alors 15 ans, et les préoccupations propres d’un adolescent. C’était le printemps, les examens de fin d’année approchaient et nous dûmes lire le roman pour notre classe de Français. En soi, je ne puis dire que le livre supposât un quelconque chamboulement dans ma vie quotidienne ; d’ailleurs, je ne me souviens d’absolument aucune analyse faite en classe. Par contre, je me rappelle parfaitement de l’immense plaisir ressenti en le lisant. Aujourd’hui encore, trois lectures après, La Peste reste pour moi le meilleur roman que j’aye lu toutes littératures confondues.

Albert Camus

Albert Camus

La rédaction de La Peste est tout simplement fabuleuse. Il y a un pouvoir qui émane des mots que seul un lecteur francophone peut capturer. Par moments, le lecteur se sent attrapé dans la ville d’Oran, angoissé dans l’atmosphère lourde et poussiéreuse de la cité. Il entend, dans le silence de la lecture, le bourdonnement du fléau au-dessus de sa tête et il respire l’air suffocant, imprégné de la maladie. Mais pire encore, il ressent la souffrance avec les personnages, comme l’agonie douloureuse de l’enfant du Juge Othon.

Bien évidemment, le roman est ouvert aux interprétations. Chacun a la sienne, mais j’aimerais souligner la précision psychologique avec laquelle les personnages sont dépeints. Ils représentent tous des prototypes de personnes, mais également des états d’âme pendant une vie, avec lesquelles il est facile de s’identifier. Il y a le Docteur Rieux, infatigable dans sa démarche, toujours fidèle à son devoir, courageux et pragmatique. Il y a aussi Jean Tarrou, qui sans être docteur prend conscience que la peste est l’affaire de tous et fait alors preuve d’un courage extraordinaire pour aider le docteur Rieux, jusqu’à que cela lui coûte la vie. Il y a également Joseph Grand, ce timide employé de mairie qui réécrit sans cesse la première phrase du livre qu’il est en train d’écrire et qui porte un chagrin d’amour éternel sur le cœur. Ou alors Raymond Rambert, ce journaliste parisien prisonnier de la ville et qui fait tout son possible pour s’y échapper car il veut rejoindre la femme qu’il aime, mais qui abandonne ses projets d’évasion pour aider Rieux dans sa labeur. La Peste et ses personnages sont une ode à l’amour et au courage et une lutte constante contre la résignation.

Oui, La Peste est tout simplement un chef d’œuvre, mon roman favori, celui que je relis à chaque été dans la solitude de ma petite maison de campagne dans le sud de l’Espagne, sous un soleil de plomb et une chaleur inclémente, a moitié assoupi dans un hamac à l’ombre d’un vieux chêne. J’aime lire et relire cette édition ancienne utilisée par ma mère pour apprendre le français, pleine d’inscriptions au crayon dans les marges, dont les pages ternes sentent le livre ancien.

Il n’y a pas que La Peste qui me fascine, Albert. J’ai lu tous tes romans depuis L’étranger, en passant par La Chute et pour finir, j’ai récemment lu pour la première fois Le Premier Homme. Bien évidemment, L’étranger est aussi un chef d’œuvre, je suis absolument d’accord. Un jour, si j’ai le temps, je t’écrirais à propos. Mais, je dois avouer que ayant fini Le Premier Homme, ce roman autobiographique et inachevé après ce fatal accident, je puis dire maintenant que je te connais et comprends mieux. J’espère pouvoir m’attaquer à tes essais philosophiques bientôt.

55 ans après ta mort, Albert, je pense que tu as plus de potentiel que jamais. Tes romans et tes nouvelles sont de plus en plus lus par les jeunes et L’étranger connaît un énorme succès plus de 70 ans après sa première publication, quasiment une renaissance, bien que personnellement je préfère La Peste. Mais pour moi, le meilleur Albert Camus n’est pas celui que l’on trouve dans ses livres. C’est l’homme qui après avoir gagné le Prix Nobel envoie une carte à son instituteur de l’école primaire pour le remercier. Sans lui, Albert Camus ne serait peut-être pas aujourd’hui le meilleur écrivain français du XXème siècle, mais un petit prolétaire inconnu, né et mort en Algérie, orphelin dès son plus jeune âge, et travaillant pour survivre dans les quartiers pauvres d’Alger. J’admets que s’il y a bien un aspect sur lequel j’envie la France, c’est bien parce qu’elle t’a dans son sein, Albert. Joyeux anniversaire et repose en paix. On ne t’oublie pas.

Mario Cuenda García.

© Mario Cuenda García

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